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Suivre le guide ?

Il existe une tradition déjà ancienne d’écriture de guides sur le Cambodge. A une époque pas si lointaine où le tourisme n’était pas trop démocratisé, la tâche d’un guide de voyage consistait à donner des renseignements d’une érudition souvent rare comme en témoigne la lecture du guide Madrolle sur le Cambodge qui peut encore être utilisé aujourd’hui avec le plus grand profit. Un trait saillant de ce type d’ouvrages résidait dans la description minutieuse et détachée des lieux à visiter. La synthèse en quelques pages d’une culture n’était en aucun cas l’ambition recherchée.

Les choses ont bien changé avec la banalisation du voyage. L’usager d’un guide doit désormais être armé pour pouvoir interagir avec la population du pays visité. A présent, il faut être à même de communiquer et de comprendre ; quoi au fait ? Eh bien, on ne le saura guère car les deux verbes restent sagement intransitifs.

Pour pouvoir faire corps avec le pays concerné, le guide de voyage moderne a entrepris de résumer la culture du pays visité.

Le style routard

Le guide du routard n’y va pas par quatre chemins et intitule modestement un chapitre « Cambodge : hommes, culture et environnement ». Au terme de la lecture de quelques pages dont on ressort d’ailleurs très vite groggy, nous voilà en possession du vade-mecum indispensable aux futurs contacts avec les indigènes.

A l’instar des autres guides du routard, on a dès la première page le sentiment que l’auteur s’adresse à un petit groupe d’initiés pour lesquels on va fabriquer un Cambodge à la mesure de leurs desiderata.

Tout commence très bien avec une section sur l’aide humanitaire qui précède immédiatement et en toute logique la partie sur les boissons et la cuisine. La part de l’humanitaire est effectivement trop bien représentée au Cambodge pour qu’un guide sérieux s’abstienne de la mentionner et éventuellement de l’analyser. Le guide du routard y va sans atermoiements : « On ne peut revenir décemment du Cambodge sans avoir l’intention d’aider même modestement le peuple cambodgien, ruiné et mutilé par plus de 20 ans de guerre ». Nous voilà prié sur un mode injonctif poli mais ferme de jeter un coup d’oeil sur la liste des ONG qui, routard dixit, oeuvrent efficacement pour le Cambodge,  tout en précisant quand même que « le choix va être dur ».

Cet aspect convivial, très tutoiement entre copains, revient constamment : « Attention, c’est méchant » lit-on à propos du vin de palme ; à propos de la succession de Jayavarman VII, on apprend que « En revanche J VII eut des successeurs franchement reac... » ; en nous expliquant que les bonzes ne doivent pas travailler, l’auteur ne peut s’empêcher de pousser le cri du coeur que comprendront sans peine les heureux élus: « les veinards... ».

Le contenu culturel

Il est assez difficile d’en faire l’exégèse tant les données abondent ; le lecteur ignare qui ne possède pas les clés de lecture du routard pourrait en conclure au fatras ou au mieux à l’inexactitude.

Des affirmations doctes au ton hardi ponctuent la section histoire : « Sait-on qu’au néolithique les ancêtres des papous et des aborigènes australiens peuplent l’Indochine ? ». L’absence totale de preuves ne semble pas émouvoir le rédacteur qui continue sur la même veine : « Au Cambodge et en basse Birmanie, des tribus plus métissées ( ?) vont former ( ?) un groupe à part ( ?): le rameau môn-khmer. Signes particuliers ( ?) : ont inventé le nuoc mam et les paillotes », comprenne qui pourra.

Les mauvais esprits verront dans le reste de la section histoire le résultat d’un copié – collé agrémenté d’incohérences ; ainsi à propos des tours du Bayon : « Ce bouddhisme primitif professe l’athéisme, l’absence de culte... » ; dire que certains pensaient que c’était le contraire...

A propos de la démission de Sihanouk de son poste de président du Kampuchéa Démocratique en 1976 : « Il ne garde la vie sauve que grâce à la pression de Mao sur Pol Pot ». Fort bien, mais il s’agit d’un cas rare de pression post mortem, car Mao devait décéder peu après.

La section droits de l’homme dresse un portrait impitoyable du régime : « Corruption, impunité et pouvoir autoritaire constituent toujours les principaux attributs du régime de Phnom Penh » ; est-il indispensable d’ergoter sur le sens des « principaux attributs » ?

En fait, il faut être un dialecticien retors de type routard pour comprendre cet étrange pays qu’est le Cambodge. Un tableau bien noir nous en est dressé à la page 60 : « Les mesures législatives sans cesse plus contraignantes empêchent en outre les associations de travailler dans de bonnes conditions et les atteintes à la liberté de la presse et aux droits de l’opposition freinent la mise en place d’un réel multipartisme... ». Ce tableau est heureusement corrigé quelques lignes plus loin : « Un système démocratique qui fonctionne, une législation en pleine reconstruction... » ; cela tombe à point pour nous rappeler qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis.

L’homo Khmericus

Le même esprit dialectique est de rigueur quand on se penche sur la description de la personnalité khmère qui évoque en apparence la chèvre et le chou : « Plein de douceur, il sait pourtant se montrer un guerrier redoutable. Timide, il n’en est pas moins courageux... ».

Il faut également mentionner une découverte fondamentale qui bouleversera la vision de l’histoire du Cambodge : « Nourri par les rizières, le Khmer est attaché à sa terre, ce qui explique son patriotisme farouche ». Cette belle formulation autorise des possibilités de transpositions qui donnent le vertige : « Nourri par les vignobles, le vigneron du Sud Ouest... ».

En fait on commence à entrevoir la nature d’un secret jalousement gardé: le guide du routard ne traite pas du Cambodge mais du routard. Le Cambodge a certes valeur de prétexte, mais ce qui compte ce sont les signes de reconnaissance qui émaillent le texte au point de constituer un code digne des sociétés secrètes les plus élaborées : c’est bien dans ces systèmes de signes inaccessibles au profane que les routards digne de ce noms se reconnaîtront.

Jean-Michel Filippi