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Critique de la raison étymologique

La traduction en Khmer du texte de Hédi Fried « Questions que l’on me pose sur l’holocauste » est le premier texte sur le génocide nazi désormais à disposition du public cambodgien.

Le commanditaire de la publication étant le DC-Cam (Documentation Center of Cambodia), il n’est nul besoin d’être un grand visionnaire pour deviner l’intention sous-jacente à la publication : une mise en parallèle des crimes du Kampuchéa Démocratique (1975-1979) et du génocide nazi.

Je n’ai pas l’intention de discuter ici la légitimité de cette comparaison, l’ayant d’ailleurs déjà fait dans d’autres articles disponibles sur ce site, mais je souhaite néanmoins soulever un problème relatif à la traduction du terme « holocauste ».

La traductrice a forgé l’expression បូជាភ្លើង [bociɜplɘ:ŋ] : le terme បូជា (sacrifier, honorer, offrir) à forte résonnance religieuse et ភ្លើង (le feu), littéralement « sacrifice par le feu », ce qui est exactement le sens premier et/ou étymologique de « holocauste ».

Dans la Grèce antique ou dans la tradition juive, l’holocauste (grec holos « entier » kaustos « brûlé ») désignait le sacrifice d’un animal dont la chair devait être entièrement consumée.

Il faut mentionner en passant que pour la tradition juive, et pas uniquement orthodoxe, il n’y a rien de négatif dans le sacrifice par le feu d’un animal : d’où une préférence récurrente pour le terme hébreu « Shoah » (calamité, destruction), le titre du film de Claude Lanzman (1985), au détriment du terme « holocauste » pour désigner le génocide.

« Holocauste » va acquérir son sens actuel (génocide) au terme d’un cheminement historique qui débute à la fin du 19ème siècle. Ainsi, une des premières mentions du terme dans son sens moderne est due à Bernard Lazare, auteur en 1894 de « L’antisémitisme, son histoire et ses causes », qui relève que « on offrait les Juifs en holocauste à la divinité irritée » lors des sévices de la peste.

Pour le grand public, l’équivalence holocauste-génocide sera chose faite avec la popularité de la série américaine Holocaust (1978).

Ce cheminement historique va figer le terme « holocauste » en un segment indécomposable, gommant par là son origine étymologique : personne, à l’exception d’un petit nombre d’érudits, n’y verra le sacrifice originel d’un animal totalement consumé.

Le sens, on le sait depuis belle lurette, n’est pas plus logique qu’étymologique, mais résulte d’enjeux sociaux et historiques autrement complexes. En tout état de cause, il faut désormais prendre « holocauste » quasiment comme un nom propre.

Alors បូជាភ្លើង? Eh bien, il ne s’agit pas vraiment d’une traduction mais plutôt d’un rendu étymologique qui, en tant que tel, ne dira rien au lecteur cambodgien.

 

Jean-Michel Filippi